(Article de Vincent Baudoux paru dans la revue 9e Art)
Le site "urbicande.be" est actuellement, dans le foisonnement des sites
Internet, l'un des plus intéressants. En gros, il existerait trois types de
sites dédiés à la bande dessinée. La majorité
remplit la fonction de catalogues consultés à domicile, ou au lieu
de tourner les pages, vous faites défiler les écrans. L'objectif est
clair : informer (afin d'inciter à l'achat) de la manière la plus fonctionnelle.
On ne leur demande d'ailleurs rien de plus, sinon que pensés dans la tradition
de l'édition selon le papier, ils ignorent les potentialités du médium
dont ils sont faits.
D'une autre nature sont les sites qui savent que la BD n'est grande que lorsqu'elle
se nourrit de ses spécificités, qui savent aussi l'incompréhension
persistante dont elle a souffert, et qui, instruits de cela interrogent les ressources
du nouveau médium. Par exemple "Coconino World" 1, où quelques
jeunes dessinateurs explorent les possibilités de Bandes dessinées
en ligne.
La Cité des rencontres
Dans un autre registre, il y a "Urbicande" 2, site réalisé
à partir du travail que François Schuiten et Benoît Peeters mènent
depuis quinze ans. Un processus qui conduit la bande dessinée la plus traditionnelle
aux technologies les plus récentes 3. Dès ses premiers écrans
le site ouvre aux interprétations les plus diverses. C'est en effet une de
ses particularités que d'accueillir la pluralité des collaborations
extérieures, fussent elles délibérément obscures. Au
moment où j'écris ces lignes, on y trouve une contribution hollandaise,
motivée du fait que Schuiten ait été choisi comme concepteur-adjoint
à l'architecte du futur Musée de la Bande dessinée à
Groeningen - au détour, vous y trouvez un hommage original à Little
Nemo. Ailleurs vous découvrez un hommage musical au site, voire une adaptation
théâtrale 4. Si vous penchez du côté scientifique, une
enseignante de La Réunion vous initie aux équations et à la
progression mathématique du réseau. Puis le dossier critique d'un chercheur
universitaire, sceptique quoi que sous le charme. Un dictionnaire où les informations
historiquement vérifiables côtoient les fictions les plus délirantes
(on aimerait à le penser, mais est-ce si sûr ?). Enfin la version portugaise
du site, qu'aucun de nous n'aurait l'idée de consulter. Erreur, puisqu'elle
reste l'unique porte d'accès vers l'ancien site, rangé aux oubliettes
!
Variations, prévisibilité, aléatoire
Il faut un courage certain pour minimaliser ainsi un site dont chacun s'accordait
à penser qu'il était exemplaire. Mais telle est sa vie, qui redistribue
peu à peu les configurations, déplace ou enlève telle ou telle
section, modifie tel ou tel accès. Bref, il évolue, et se démarque
par là du CD-Rom. Une section réservée aux "Lieux de passage",
tributaire des propositions envoyées par les visiteurs. Ainsi la récente
collaboration avec l'Université de Louvain-La-Neuve, rebaptisée Urbicande
la Neuve, qui permet "d'explorer de nouvelles pistes narratives à la
croisée de l'artistique et du scientifique, du virtuel et du réel".
En fait, des caméras en temps réel incrustent des passants (réels)
aux images des lieux redessinés (tout en fiction) par Schuiten.
Au sein de cette mouvance, il n'y a aucun rapport prévisible entre là
où vous cliquez, et là où quelque chose de fondamental se passe.
Ainsi à la section intitulée "Le réseau des réseaux",
la partie gauche de l'écran est occupée par l'image d'une jeune femme
suspendue dans le vide à un filin, au cinquantième étage d'un
building : vous avez beau cliquer sur chaque détail supposé signifiant
(la chaussure qui se détache, la corde, le spectateur d'en bas, etc) rien
n'y fait. Il faut tenter chaque indice, fut-il peu signifiant, souvent en vain. Car,
pour surprendre mais aussi aux fins d'intéresser de futurs lecteurs familiers
de Sega et Nitendo, l'esprit du site se nourrit des meilleures stratégies
des consoles de jeux.
Après quelques heures de navigation cependant, l'imprévisible ne suffit
plus puisque l'on commence à mémoriser les astuces. C'est le temps
qu'il faut pour se rendre compte qu'une partie du site - non prévisible, certes
- obéit à l'aléatoire. Qu'un même stimulus donne des réponses
diverses, qu'une même icône ouvre à zones différentes,
ou que des lieux différents sont accessibles via une même entrée.
Ainsi, dans le bandeau des renvois réguliers, vous trouvez une icône
formée d'un point d'interrogation lié à un point d'exclamation,
aboutissant à une série de définitions aussi poétiques
que mystérieuses, par exemple "Le cube : réseau n'est pas raison",
ou "Le verre : le liquide devient solide", dont l'ordre d'apparition à
l'écran relève de l'aléatoire. Il arrive donc qu'il faille ainsi
épuiser toutes les possibilités avant de revenir sur une définition,
comme il est statistiquement possible qu'elle surgisse deux fois de suite !
L'écriture en oignon
Alok Nandi, le réalisateur multimédia responsable du site, se greffe
sur la structure de départ avec mission de la faire croître, tout en
étant prié d'être aussi créatif - et rigoureux - dans
son domaine que Schuiten et Peeters le sont dans le leur. Il reçoit d'ailleurs
carte blanche, leur complicité réciproque garantissant la cohérence
d'ensemble. Ce serait comme des poupées russes, sauf qu'il s'agit de sphères
tournoyant les unes dans les autres : un labyrinthe, une structure en oignon, où
vous sautez d'une couche à l'autre en tournant.
De l'écriture "texte-image" relative à la Bande dessinée,
on passe au "langage scriptaudiovisuel" 5 typique du ouèbe. Et même
un peu mieux dans la mesure où les défauts de ce dernier sont non seulement
pris en compte, mais transformés en avantages, ce qui rend ce site si particulier.
On connaît le parc des machines, la diversité de leurs performances.
"Urbicande" en tient compte, ayant soin de prévoir plusieurs niveaux
d'accès aussi satisfaisants les uns que les autres, que vous soyez technologiquement
bien pourvu ou pas. De même, chacun regrette les lenteurs de chargement : il
suffit (!) d'en tenir compte, de créer l'animation prenant le paramètre
en considération. Il en va de même avec le son et les animations sophistiquées,
le site étant conçu pour être arpenté avec ou sans.
Les bandes dessinées de Schuiten/Peeters sont donc des réservoirs d'images
dans lequel le réalisateur multimédia choisit tel fragment pour son
potentiel sonore, tel autre pour son potentiel d'animation. Souvent, médium
oblige, il ignore le phylactère, autant que le sens original de l'image (c'est-à-dire
la continuité narrative de l'album). On assiste alors, avec d'autres moyens,
à la mutation de l'univers vers des zones qui lui étaient inaccessibles.
Une re-création, à partir des contraintes et des particularités
du nouveau médium. Et c'est avec le plus grand des plaisirs que l'on revient
ensuite aux imprimés, comme après un beau voyage.