Schuiten et Peeters, autels de villes
Rencontre dans la plus hybride des capitales européennes avec deux
scénographes de la BD qui ont l'utopie urbaine pour perspective.
Par JEAN-DIDIER WAGNEUR, libération, le 26/10/2000
Bruxelles envoyé spécial.
C'est à Bruxelles que Benoît Peeters et François Schuiten conspirent pour ajouter une dimension supplémentaire à la planète. Il faudrait parler plutôt de Brüsel que de Bruxelles, car sous la capitale belge se dissimule une ville invisible, qui a donné naissance à la série des Cités obscures. Plus d'une douzaine d'albums publiés depuis 1983, ont retracé entre apothéose et naufrage, l'histoire des villes d'Alaxis, Samaris, Armilia, Calvani, Mylos, sans oublier Pâhry et Urbicande, la plus célèbre de toutes. Schuiten et Peeters ont tissé tout un monde utopique gouverné par les figures de l'ingénieur, de l'architecte et de l'artiste. L'urbatecte Eugen Robick, l'inventeur Axel Wappendorf y voisinent avec Jules Verne, Georges Rodenbach ou Victor Horta. Les perspectives sont vertigineuses, à la dimension des machines qui survolent les avenues. Le monde des Cités obscures, miroir du passé, du présent et de l'avenir, communique avec le nôtre. L'un des passages attestés se trouverait sous le monumental palais de justice de Bruxelles.
Benoît Peeters vit à Ixelles, dans le quartier de l'enfance d'Hergé
et de ses studios. François Schuiten a installé son atelier à
Schaerbeek, au nord, dans une haute demeure flamande. Le quartier, conquis au siècle
dernier sur les marais est resté longtemps l'un des plus déshérités,
offrant pourtant un patrimoine architectural extraordinaire. Aujourd'hui, l'immigration
et les jeunes l'ont ressuscité. Reste que Bruxelles a raté son urbanisation.
«Il n'y pas eu ici de pensée de la ville, seulement une pensée
de la maison, explique Benoît Peeters. C'est une urbanisation sans principe
unificateur, sans Haussmann si l'on veut. Néanmoins, il subsiste toujours
ces demeures bourgeoises plus mystérieuses les unes que les autres. Chaque
maison accueillait une famille, et chacune voulait rivaliser avec la précédente
tout en s'alignant à sa suite, créant ainsi une sorte d'harmonie dans
la dissemblance.» Pour François Schuiten, Bruxelles est à
la fois une anthologie vivante de motifs et de styles qu'il utilise dans l'architecture
des Cités obscures et une ville rare. «Bruxelles n'a pas l'arrogance
des capitales européennes. Elle ne connaît pas de séparation
entre ville et banlieue. C'est une ville de flux qui favorise les échanges
et l'intégration des étrangers. N'appartenant à personne, Bruxelles
appartient à tout le monde. Cette capitale paradoxale est faite d'une infinité
de villes gigognes portées par des cultures et des influences différentes.
Chaque extrapolation d'un quartier débouche sur une cité possible.
La ville art nouveau pourrait être Xhystos, et le projet de la Bruxelles-Manhattan
des années 1960: Urbicande.»
La force et le succès de la série des Cités obscures
tiennent à la complicité des auteurs. Voire à une sorte de gémellité.
Schuiten, élevé dans une famille d'architectes, a rencontré
Peeters dès la communale, époque où ils rédigent leurs
premiers fanzines. Après leurs études, arts graphiques pour Schuiten,
lettres et séminaire de Roland Barthes pour Peeters, ils publient dans A
suivre, en 1982, les premières planches de la série. Il serait
bien difficile de faire la part de chacun. Les Cités obscures relèvent
de l'uchronie et mêlent étroitement les imaginaires de ses deux fondateurs.
Little Nemo, Hergé, mais aussi les fictions paradoxales de Borges ou de Kafka,
le XIXe siècle visionnaire de Walter Benjamin, la fascination des journaux
de vulgarisation scientifique, et surtout des images mentales nées de l'Illustration,
des gravures des «Voyages extraordinaires», des peintures murales ...
Les lecteurs n'ont pas tardé à s'approprier ce monde. Dès
le premier album, les auteurs ont commencé à recevoir une importante
correspondance. On leur signalait un nouveau lieu de passage entre la Terre et les
Cités, d'autres soulignaient des incohérences ou apportaient des solutions
inédites à la formule mathématique qui gouverne le réseau
de Robick. Avec le Web, les sites sont apparus, accompagnant celui de Schuiten et
Peeters (urbicande.be). Un guide devenait indispensable, il est sorti en 1996.
Le Guide des cités a pris l'aspect d'une somme encyclopédique,
mais sa publication n'a fait qu'amplifier le «civisme» des lecteurs.
Une historiographies'est mise en marche et avec une telle précision que Schuiten
et Peeters y ont parfois recours. Le plus bel exemple de cette interactivité
restera celui, de la lectrice (ou du lecteur), resté (e) anonyme, qui a endossé
l'identité d'un personnage mineur de la série, Mary von Rathenet dont
la correspondance avec les auteurs a débouché sur l'album l'Enfant
penché.
Mais, au risque de décevoir certains, il n'y a pas pour Benoît Peeters
et François Schuiten de plan prémédité. Chaque album
est le refletdes intuitions du moment et des effets secondaires de leurs travaux
divers. Quand ils se réunissent pour fomenter une nouvelle histoire, ils l'alimentent
aussi de façon surréaliste avec ce que le hasard les a amenés
à écrire ou à dessiner. Ainsi un Spitfire a-t-il fait irruption
dans le monde des Cités et les a contraints à imaginer un scénario
possible. Ce mode d'écriture assez libre les voue néanmoins à
un jeu serré afin d'assurer la cohérence de l'ensemble. Telle la nouvelle
version de l'Archiviste qui sort aujourd'hui. Paru dans sa première
version en janvier 1987, l'Archiviste raconte les aventures d'Isidore Louis,
chargé de recherches à l'Institut Central des Archives, Sous-section
des Mythes et Légendes. On lui commande une enquête sur «un
curieux cas de superstition»: la croyance à l'existence des Cités
obscures.Peeters: «C'était le premier album à ne pas être
une bande dessinée au sens courant, le premier aussi à tisser des fils
entre les villes. Mais l'album avait été fait un peu vite, dans le
cadre d'une commande pour une collection de livres-posters qui existait alors chez
Casterman. Nous tenions à le revisiter.» Livre-culte, l'Archiviste
révèle que toutes les villes appartiennent à un seul et
même continent, le Continent obscur baigné par l'Océan Neptunique
et dominé par le Mont Michelson et ses gigantesques observatoires. Schuiten
et Peeters y incurvent leur univers à la façon d'une perspective d'Escher.
A partir de ce moment, le monde des Cités allait échapper aux
seuls albums de BD pour annexer d'autres formes d'investigations. Pour certains puristes,
Schuiten et Peeters seraient sortis de la bande dessinée. Et nul doute que
Voyages en Utopie qui paraît simultanément les renforcera dans
leur jugement. Car cet album retrace leurs interventions de scénographes qui
sont à ajouter aux conférences-fictions et aux films. Schuiten: «Ce
sont les Cités obscures qui ont nourri notre activité de scénographes,
avec l'idée que les univers que nous avons créés se matérialisent
par petits morceaux.»
Superbement mis en page et illustré, Voyages en Utopie est la mémoire de tous ces travaux. On y retrouve l'histoire de la conception de la station du métro parisien Arts-et-Métiers, celle d'expositions-spectacles comme le Musée des Ombres à Angoulême.Les scénographies sont une manière de plus d'explorer les pouvoirs du récit, du parcours et de l'interactivité. F. S.: «La bande dessinée est un art hybride, où l'on est obligé de composer avec différentes formes d'expression. La scénographie nous confronte à un jeu plus subtil encore. Celui de faire vivre une émotion, non pas en transposant tel quel notre univers, mais bien souvent en le laissant en creux, en le suggérant à travers des jeux de lumières, des sons, et par l'éveil de tous les sens du visiteur.» La réalisation la plus visitée aura été «A Planet of visions», pavillon thématique de l'exposition de Hanovre où François Schuiten utilise le dispositif du panorama pour offrir une plongée dans l'histoire des utopies. Si ces interventions les passionnent, ils déplorent néanmoins le déficit d'imaginaire qui caractérise le plus souvent ce type de manifestations. B. P.: «Les expositions universelles ne peuvent fonctionner que si elles sont portées par un signe. Notre monde est saturé de «marques» étrangement privé de "signes". La tour Eiffel a été cet extraordinaire signe creux, une simple lettre, au sens où toute lettre est évidée. La force de Jacobs, c'est la Marque Jaune, celle d'Hergé, le signe de Kih-Oskh des Cigares du Pharaon. Le signe est peut-être consubstantiel à l'univers de l'enfance. Quelque chose qui se réitère et qui est graphique et narratif à la fois. C'est peut-être là que se dissimule une bonne part de l'essence de la bande dessinée.»