Comme on vient de le voir, le problème des sources est crucial. Si les cités obscures existent vraiment, les documents et les histoires qui nous parviennent doivent bien venir de quelque part. Il est peu probable que Schuiten et Peeters aient été des témoins visuels de toutes les histoires qu'ils nous racontent. Ils n'auraient donc, la plupart du temps, que des informations de seconde main (venant de l'Archiviste, des lettres de Mary, ou probablement par des individus ayant opéré des passages entre les deux mondes). D'où viennent-elles? Quelle légitimité leur accorder? Comme souvent lorsqu'on pose une question dérangeante sur les cités obscures, le mystère le plus épais est de mise. Le problème est pourtant important, surtout en regard des documents contradictoires, ou retravaillés. Comparez par exemple les deux images suivantes, les premières venant de l'histoire "Le passage" (A Suivre No. 135, avril 1989), et les secondes de l'histoire "Le fugitif" (Macadam-plus, décembre 1994, voir les archives de ce site)
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Les statues du Louvre sont différentes d'une version à l'autre.
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La fin du "passage" reste énigmatique, tandis que celle du "fugitif"
explique la raison de la fuite.
De toute évidence, il s'agit ici de la même histoire et des mêmes protagonistes et non pas de deux histoires se passant "en miroir", l'une dans les cités obscures et l'autre dans notre monde. Comment expliquer les différences entre les deux versions ? A moins de recourir à une explication alambiquée basée sur une faille dans l'espace temps qui fait que l'histoire se répète mais de manière quelque peu différente, le plus probable est que Schuiten et Peeters tiennent ces deux versions d'informateurs différents, eux-mêmes les ayant probablement de deuxième main, car s'ils avaient été des témoins oculaires de l'événement, leurs comptes-rendus auraient été sans doute plus similaires. En toute honnêteté, Schuiten et Peeters auraient donc répété chaque version, au lieu de n'en choisir qu'une seule. Notons que "le fugitif" établit en fait un lien entre "Le passage" et l'histoire "Utopies", publiée dans un (A Suivre) hors série consacré à l'architecture (voir les archives de ce site). Nous ne sommes donc pas en présence de deux versions différentes mais bien de trois! Dans "Utopies" (la première version de 1985) le fugitif passe par une chambre des machines "quelconque" et se retrouve à Galatograd. Dans "Le passage" (la deuxième version de 1989), on le retrouve dans les caves du Louvre mais son point de départ n'est pas précisé. Dans "Le fugitif" (la dernière version de 1994), les deux histoires sont quelque peu transformées et mises bout à bout: le personnage passe cette fois non plus par une chambre des machines quelconque mais bien par la station de métro "Arts et Métiers", pour aboutir non pas à Galatograd mais bien au Louvre.
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| "L'enfant penchée" est une version d'adulte au point de vue précis et terre à terre | "Mary la penchée" est une version d'enfant dont le point de vue est haut en couleurs |
De même, les deux versions de l'histoire de Mary Von Rathen ("L'enfant penchée" et "Mary la penchée") seraient deux versions de la même histoire, l'une vue par un adulte, et l'autre par un enfant ("Mary la penchée" ne serait donc pas seulement un livre pour enfant, mais aussi un livre raconté par un enfant, d'où la différence de titre - seuls les adultes voient une enfant en Mary). Il n'y aurait donc aucune contradiction entre les deux versions, les divergences s'expliquant simplement par deux visions différentes, l'une replaçant l'histoire de Mary dans un contexte historique, familial, physique, géographique, tandis que l'autre se concentre avec empathie sur les sentiments et le vécu d'une enfant qui souffre de sa différence et qui se cherche une famille.

Dans la deuxième édition des murailles de Samaris, Franz rencontre Robick.
Pour une comparaison de la fin des deux versions, cliquer ici
Quant à la seconde édition des murailles de Samaris, où l'on apprend que Franz rencontre Eugène Robick (ce qui est passé sous silence dans la première édition), il se pourrait que cet événement ait été omis par le témoin, car il ne le jugeait pas important, et que par la suite, se rendant compte du rôle central joué par Robick dans les cités obscures, ce détail lui soit revenu en mémoire. Il est compréhensible en effet que cet incident apparaisse comme anodin pour un citoyen de Xhystos, alors que si le témoin avait été citoyen d'Urbicande, soyons sûr que cet épisode se serait retrouvé dans la première édition des murailles de Samaris.
Il faudrait donc voir les différents textes retravaillés comme une
sorte de tradition orale déformée par des intermédiaires qui
ne possèdent eux-mêmes pas toujours des informations de première
main. Un peu comme les différents livres du Nouveau testament nous viennent
de textes basés sur le témoignage des disciples de Jésus (chacun
d'entre eux ayant eu une perception quelque peu différente des événements),
textes qui furent copiés, recopiés, et transformés au cours
de ce processus. Les documents qui nous parviennent subissent non seulement la médiation
du témoin oculaire, mais également de tous les maillons de la chaîne
de transmission, et finalement du conteur et du dessinateur qui nous les présentent.
Il ne nous resterait plus qu'à étudier les différentes versions
des cités obscures en les comparant et en essayant d'identifier les différents
biais qui les ont transformées, à la manière dont on étudie
la Bible ou un texte historique. Malheureusement, ce travail est rendu très
difficile du fait que les auteurs ne citent que rarement leurs sources (et lorsqu'ils
le font, ces sources sont le plus souvent des documents écrits et non pas
des témoignages oraux). Il est dès lors difficile de leur accorder
une quelconque légitimité. En accepter la véracité relève
du domaine de la foi et de la croyance, non de la science.