Si les cités obscures existent vraiment, un point crucial, qui est souvent perdu de vue par les lecteurs, est que les albums qui nous parviennent ne sont que des représentations plus ou moins fidèles de la réalité, mais également plus ou moins mises en scène. Les histoires nous sont racontées par Benoît Peeters et mises en images par François Schuiten, et quelle que soit la justesse de ton du commentaire, quelle que soit la précision du trait des dessins, l'album n'est jamais qu'une représentation de la réalité. Nous n'avons aucune garantie que les cités obscures sont bien telles que les décrivent les auteurs.
Toute la question est là: comment savoir quelles informations sont fidèles
à la réalité et quelles sont celles qui sont mises en scène.
La plus grande ambiguïté règne dans ce domaine. Il est permis
de penser, par exemple, que les photos d'Augustin Desombres, dans "l'enfant
penchée", ne sont qu'une mise en scène. Non seulement un acteur
a été employé, mais les lieux eux-mêmes ne sont pas ceux
d'origine, dans lesquels l'histoire s'est déroulée en 1896 (sous réserve
que l'histoire ait vraiment eu lieu, bien entendu). Les photos du musée Desombres
nous viennent en fait d'au moins deux bâtiments différents: la bibliothèque
Solvay à Bruxelles et la caserne Albert, toujours à Bruxelles (voir
dans la partie "recherches" pour
plus de détail sur la caserne albert).
A moins de croire que les passages n'existent pas seulement entre notre monde et
les cités obscures mais également au sein de notre monde, où
les bâtiments peuvent voyager dans l'espace et dans le temps pour se retrouver
de Bruxelles sur les hauts plateaux de l'Aubrac, il faut admettre que ces photos
sont une mise en scène de l'histoire d'Augustin Desombres.
Deux bâtiments différents pour représenter le même musée A. Desombres, sur les hauts plateaux de l'Aubrac:
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Bibliothèque Solvay (Bruxelles) |
Caserne Albert (Bruxelles) |
Les événements ayant eu lieu il y a plus d'un siècle, il est fort possible que le musée original n'existe plus. François Schuiten, Benoît Peeters, et leur acolyte, Marie-Françoise Plissart, ont donc dû avoir recours à ce stratagème pour nous faire comprendre ce qu'a vécu Augustin. Tout comme les représentations de Jésus dans l'art religieux sont arbitraires (le représenter d'une certaine façon aide le fidèle à se l'imaginer, mais il faut cependant faire la distinction entre l'idole et la réalité), de même, seuls les lecteurs les plus crédules peuvent croire que les photos que l'on nous montre dans les albums des cités obscures représentent bel et bien Augustin Desombres en personne.
Dès lors qu'on accepte que les albums que nous lisons ne sont qu'une représentation
des événements obscurs, comment pouvons-nous faire la différence
entre les représentations relativement fidèles et celles qui sont purement
imaginées pour le besoin de la mise en scène? Si ce qui et présenté
comme le musée A. Desombres n'est en fait qu'un autre bâtiment, comment
pouvons-nous croire que les représentations des autres cités obscures
correspondent à la réalité? Que penser de la ressemblance entre
l'arche de la porte d'entrée de Cosmopolis, à Alaxis, et celui de l'entrée
de Tivoli, à Copenhague? La similitude existe-t-elle vraiment ou est-elle
dûe au fait que François Schuiten ne l'a jamais vue et s'est inspiré
de Tivoli pour la représenter (sans doute à cause du commentaire du
guide des cités disant que Cosmopolis "a presque totalement éclipsé
le Tivoli de København")?
Par ailleurs, est-ce une coïncidence si le bureau de Robick est similaire à
un projet de Sant'elia, ou bien cela prouve-t-il au contraire que Sant'elia a opéré
un passage vers les cités obscures ou qu'il existe un lien entre cet architecte
et Robick? La ressemblance est-elle significative et peut-elle nous apprendre quelque
chose sur les relations entre notre monde et le continent obscur, ou bien est-elle
purement fortuite?

Si les cités obscures existent, les auteurs ne les ont probablement pas toutes visitées, tout comme ils n'ont sûrement pas été les témoins directs de tous les événements qu'ils relatent. Il est donc nécessaire qu'ils aient recours à des mises en scène pour les représenter, et il est compréhensible qu'ils s'inspirent pour cela de bâtiments des villes claires. Cependant, tant qu'ils ne citeront pas leurs sources, tout archiviste en quête de vérité et de passages pourra (et devra) douter de la fidélité de leurs représentations et y appliquer la critique historique avant de conclure quoique ce soit.