Où s'arrêtent les cités obscures?

Quels sont les documents qui font partie des cités obscures? Ou plutôt, quels sont ceux qui n'en font pas partie? Tous les dessins faits par François Schuiten sont-il à verser au dossier ? Il semblerait que tel soit le cas, puisque Taxandria, les terres creuses, des éléments de métamorphoses, ainsi qu'une nombreuse production d'affiches et de dessins divers de François Schuiten sont intégrés au guide des cités. Le lien entre Mylos et l'album "les machinistes" (créé en coopération avec Renard) est avéré dans le guide des cités, mais on pourrait également faire un lien entre Mylos et "Le rail".

On retrouve à Mylos les mêmes perspectives, les mêmes couleurs et les mêmes infrastructures délabrées que dans "Le rail"

Les humains, dans "Le rail", ne savent pas faire l'amour sans transfert d'énergie distribué par des machines. La semi-nudité des deux individus de la dernière image, et le fait qu'ils soient reliés par divers cables et tuyaux, laisse penser qu'il en va de même à Mylos.


Mais François Schuiten reste auteur ou co-auteur de ces albums. Le lien avec les cités obscures est par contre plus problématique lorsqu'il s'agit d'un album auquel Schuiten n'a pas participé. Par exemple, faut-il également intégrer Ivan Casablanca et les autres productions de Renard aux cités obscures ? L'univers d'Ivan Casablanca est fort proche de celui présenté dans "le rail", lui même relié aux cités. Le thème de l'histoire est très "obscur": sur une "cité" spatiale ne vivent que des hommes (les femmes n'y existent pas, tout comme les hommes sont inconnus à Zara). Le rêve permet de passer de la cité dans "l'exo-monde", et les passages s'opèrent grâce à des caissons sensoriels, sables mouvants ou siphons. Par ailleurs, chaque monde semble refléter l'image miroir de l'autre, le "miroir" se situant au sommet d'un gigantesque mur. Cependant, le miroir n'est pas fidèle; il est également complémentaire. A un certain moment, l'image miroir d'Ivan Casablanca n'est autre qu'Olivia, sa moitié manquante, qui le complète.

Un mur sépare deux mondes qui sont tantôt symétriques et semblables, tantôt symétriques et inverses.


S'il devait s'avérer exact que les aventures d'Ivan Casablanca sont à verser au dossier des cités obscures, cela renforcerait la thèse selon laquelle les cités obscures et notre monde (qu'on appellerait désormais "l'exo-monde") se reflètent comme des images miroirs. De plus, certaines différences entre les deux mondes pourraient s'expliquer par le fait que le "miroir" ne rend pas fidèlement l'image passive d'un acteur, mais qu'il s'agit en fait d'un miroir séparant deux entités qui se complètent, comme la femme complète l'homme. Le passage ne serait possible que pour ceux qui "appartiennent aux deux côtés", incomplètes ayant une partie d'eux même de l'autre côté du mur. Cela ouvrirait une toute nouvelle perspective sur les relations entre villes claires et cités obscures. Enfin, il serait permis de croire que les cités obscures ne sont qu'un mythe, une religion, qui est fruit de notre imagination mais dont nous avons néanmoins besoin pour ne pas perdre la raison. Il y a bien entendu de nombreux points noirs et de sérieuses contradictions dans ce récit (tout comme on en trouve dans les cités obscures), mais Claude Renard a sans doute rencontré les mêmes problèmes de
sources que François Schuiten et Benoît Peeters. L'utilité de ces hypothèses nouvelles, à ajouter à la précédente discussion sur l'origine des cités obscures, montre bien l'importance de la question des limites des cités obscures. Jusqu'où pouvons-nous aller cherche les indices nous permettant d'en apprendre d'avantage.

Que penser des écrits de Benoît Peeters? Il a en effet publié de nombreux ouvrages n'ayant apparemment aucun lien avec les cités obscures (à moins que Tintin n'ait opéré des passages?) Pourtant, il a également scénarisé des albums traitant de "passages", qui pourraient bien avoir un lien avec les cités obscures. Dans Calypso, par exemple, créé en collaboration avec Anne Baltus, l'histoire tourne autour de passages existant entre une piscine Bruxelloise et les sources de Spa. Dolorès, des mêmes auteurs, raconte l'histoire d'un maquettiste qui fabrique des modèles réduits de maisons et qui arrive à changer de dimension pour aller vivre dans ses créations. Si cet album devait avoir un rapport avec les cités obscures, cela voudrait-il dire que Schuiten et Peeters sont comme le maquettiste et ont réussi à créer un univers en miniature (non plus dans des maquettes mais dans des livres, films et bandes dessinées) dans lequel, on ne sait trop bien par quelle magie, il est possible de se rendre? Sont-ils également les seuls à décider qui peut y passer, et surtout, qui peut en revenir? Une hypothèse de plus à verser au dossier sur l'origine des cités obscures.

Que dire des albums de Marie-Françoise Plissart ou d'Alain Goffin (parfois scénarisés par Peeters et Schuiten), ne faisant pas vraiment références à des "passages", mais dans lesquels l'architecture est elle aussi très présente? Sans mentionner les productions d'auteurs n'ayant pas de contact avec Schuiten et Peeters, mais dont les bandes dessinées sont basées sur des univers parallèles communiquant avec notre monde, ou mettant en scène un univers très architectural ou même très Vernien (voir Andréas).

Outre que ces liens créent une certaine confusion et nuisent à la cohérence de la série des cités obscures au sens strict, ils posent un fameux dilemme aux archivistes en herbe: jusqu'où doivent-ils pousser leurs recherches?

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