Je me rend compte que, malgré mon but avoué de prouver que les cités obscures n'existent pas, j'ai pu, en me faisant l'avocat du diable, donner des arguments à ceux qui y croient. J'ai avancé des éléments pour expliquer l'inexplicable; j'ai redonné espoir à ceux qui cherchent des passages en leur donnant des pistes et en leur montrant les bâtiments obscurs. Qu'importe cependant.
Les cités obscures sont à la fois une réflexion de notre monde et une réflexion sur notre monde. Elles reflètent à la fois l'ambition démesurée des urbatectes et leur génie créatif; elles mettent en lumière aussi bien la grandeur et l'espoir portés par les utopies que ce qu'il y a de dangereux et de pitoyable en elles. Les cités obscures, de par leur liens avec nos villes claires, nous parlent de nous même et nous font réfléchir sur notre propre monde. En même temps, elles réenchantent nos villes sinistrées et abandonnées en mettant en lumière leur beauté cachée, leur histoire et la résistance de leurs habitants. Bruxelles est le prototype de la ville qui a été mal aimée et martyrisée par ceux qui ne la connaissaient pas. C'est à juste titre que Brüsel est la capitale officieuse des cités obscures et que Pâhry n'est, pour elle, qu'une ville de province. Mes recherches sur les cités obscures m'ont donné un autre regard sur ma ville, et distillant de la poésie dans les cités défigurées.
Qu'elles soient réelles ou imaginaires, les cités obscures se présentent comme un monde complet, qui possède ses propres lois et règles. On peut en dresser des cartes, des dictionnaires, des manuels d'histoire; on peut en étudier les lois physiques. Les étudier procure la même excitation et le même plaisir qu'à un savant qui découvre de nouvelles lois naturelles, un historien d'art qui assiste à la création d'une oeuvre magistrale, ou à un archéologue qui reconstitue patiemment un superbe puzzle à partir de tessons et d'indices épars.
Au cours de mes recherches, je me suis pris à aimer les cités obscures, et même à souhaiter qu'elles existassent. Qu'importe, après tout, si les cités obscures sont réelles ou imaginaires. Que leur créateur ait été divin, naturel ou humain, il fut de toute façon génial.
Si les cités obscures n'existaient pas, il faudrait les inventer.